Pourquoi j’ai aimé l’université !

J’ai cinquante ans et je viens de passer neuf mois comme étudiant en master 1 de droit à l’université Paul-Cézanne d’Aix-en-Provence, après avoir travaillé pendant plus de vingt-cinq ans dans le secteur informatique, où j’ai dirigé des organisations de plus de 10.000 personnes. Il y a un an, j’ai décidé de changer de vie pour devenir avocat, long processus dont la première étape était d’obtenir un master 1 de droit. Comme tous, j’avais lu les pires choses sur l’université française : son mauvais rang au classement de Shanghai, ses étudiants incompétents et paresseux, sa pédagogie dépassée et ses programmes inadaptés au monde professionnel. Et je m’en étais persuadé. D’autant plus, que j’avais choisi l’autre voie, celle des grandes écoles : Ecole centrale de Paris, puis Sciences po, il y a trente ans…

Ces neuf mois passionnants au milieu de 20.000 étudiants m’ont donné envie de crier haut et fort que l’université française ne mérite pas cette image. Ce n’est pas de nos sarcasmes et de nos apitoiements dont elle a besoin, c’est de notre écoute, de notre énergie et de nos investissements pour en refaire la pièce maîtresse du rayonnement de la France, comme il y a six cents ans, quand l’université d’Aix a été créée !

De mon expérience de neuf mois, je déduis que l’université est forte là où c’est le plus difficile, la qualité de l’enseignement, mais elle est faible là où c’est le plus facile, les infrastructures et la logistique… ce qui vaut quand même mieux que l’inverse !

En amphithéâtre, je me suis délecté à écouter des professeurs érudits et pédagogues, maniant avec le même talent les concepts juridiques et la langue française, aussi à l’aise sur l’affaire Kerviel que sur les dernières lois bioéthiques. Le contrôle des connaissances est très sérieux et exigeant : c’est la première fois dans mon long parcours scolaire que j’ai eu un 2 sur 20 !

Côté étudiants, je m’attendais à trouver dilettantisme et absentéisme. J’ai côtoyé des élèves assidus, ponctuels, travailleurs et engagés. C’est moi qui n’arrivais pas à suivre ! Heureusement que certains, moins effrayés que d’autres par mes cheveux gris, m’ont aidé. Même s’il reste encore beaucoup d’améliorations à apporter, comme le développement du travail en équipe qui est une des bases de la vie professionnelle, la pédagogie est bien meilleure que l’image dégradante qui est véhiculée.

Mais en neuf mois, j’ai aussi suivi la moitié de mes TD dans des locaux préfabriqués, je me suis plusieurs fois pris les pieds dans les fils électriques qui jonchent le sol des amphithéâtres, et je me suis tordu le cou pour entendre le professeur dont le micro ne marchait pas. Et je ne parle pas de l’informatique lourde, complexe et si peu pratique pour des étudiants connectés en permanence, prenant leurs cours sur des ordinateurs tout en gardant un oeil à la fois sur Facebook, leur messagerie et les SMS arrivant sur leur portable !

Ces neuf mois m’ont aussi convaincu que la survalorisation accordée aux matières scientifiques au point d’aspirer nos meilleurs talents vers les filières maths et physique, est absurde. La monoculture de nos dirigeants d’entreprise qui en résulte est une faiblesse. En Angleterre ou aux Etats-Unis, j’ai rencontré beaucoup de dirigeants ayant des formations en histoire, littérature, économie ou droit, et qui n’en sont pas moins performants pour autant. Le raisonnement juridique est passionnant, complexe et très utile dans la vie professionnelle parce qu’il apprend à marier l’infinie diversité des faits à un corpus de règles… ce qui correspond plus au quotidien d’un dirigeant d’entreprise que la résolution d’équations mathématiques.

Enfin et surtout, ces neuf mois m’ont rempli d’énergie, celle que m’ont communiquée ces milliers de jeunes curieux, battants et volontaires. Pour eux, dont nous ne devons pas décevoir l’envie de participer à la construction du futur, mais aussi pour nous, dont le futur dépend tellement d’eux, mobilisons-nous pour améliorer encore l’université. Existe-t-il beaucoup de sujets plus importants ? N’oublions pas que la France n’est plus le centre du monde et qu’elle représente moins de 1 % de la population mondiale, alors investissons sur la qualité et transformons tous ces jeunes en une de nos ressources naturelles les plus fortes. Il est de notre responsabilité de leur fournir un cadre d’enseignement à la hauteur de leur potentiel et de leur envie. Arrêtons de dénigrer leur université, et donnons-leur toutes les raisons d’en être fiers.

François Mazon, auteur de cette tribune dans les Echos est actuellement Directeur du développement dans le secteur OpenSource, ancien Directeur Général de très grosses sociétés de conseil et service informatique, mais surtout mon ami estimé et hautement respecté.